Sur Moi

 

 

EN GUISE DE BIOGRAPHIE

Cela est arrivé assez tôt, à l'âge de 5 ou 6 ans. J'étais allongé dans un pré, un chaud après-midi de juillet, à observer les nuages. Mon imagination divaguait sur leurs formes changeantes – je voyais des châteaux de glace, des chevaliers chevauchant leurs montures et d'extraordinaires monstres antédiluviens. Je planais ainsi dans le monde immatériel de ma fantaisie, quand soudain le grincement métallique d'une chaîne de vélo me ramena à la réalité.

Venant de l'ouest sur une vieille bicyclette, une femme étonnamment grassouillette pédalait très lentement. Quelque chose en moi, une force jusqu'alors inconnue, m'obligea à garder le regard fixé sur l’opulente cycliste. Bien qu'il ne se passât rien de spécial, je la regardais fixement, les yeux écarquillés, comme si j'étais hypnotisé. Au beau milieu de l'immense prairie déserte se dressait, rachitique et solitaire, un arbre. Et ça n'a pas raté: la bonne femme s'est payé l'unique arbre qui se trouvait dans le pré et elle est tombée de vélo. De loin, j'ai pu entendre ses jurons et ses jérémiades. Et vingt ans plus tard je suis devenu metteur en scène de cinéma.

Auparavant j'avais fait des études d'histoire de l'art à l'université de Varsovie et de cinéma à l'école de Lódz. Et c'est en étudiant le latin à l'université que j'ai compris quelle était cette force qui m'avait autrefois obligé à regarder la malheureuse cycliste. C'était l'intuition. Le latin intuitis vient en effet du verbe intuitere, qui signifie observer avec attention. C'est comme de posséder un sens supplémentaire, le troisième oeil hindou.

Pour faire un film, il convient d'observer attentivement la réalité qui nous entoure, sans idées préconçues ni préjugés intellectuels. Voilà un programme qui semble simple en apparence, mais qui ne l’est pas si on prend conscience des innombrables conditionnements qui nous bloquent, provenant de notre origine, de la religion, l'éducation, des convictions politiques ou encore des aveuglements passagers dûs à nos émotions.

Apprenons donc à regarder et à voir à tout instant, car c'est un apprentissage qui ne finit jamais.

Les 27 années qui viennent de s'écouler, je les ai passées à Paris. J'y ai tourné des films et mis en scène des pièces de théâtre, j'ai formé de jeunes acteurs et des metteurs en scène. Aujourd'hui, j'habite de nouveau à Varsovie où j'exerce mon métier. Et voilà, les temps ont changé et celui qui n'existe pas dans la réalité virtuelle d'Internet cesse aussi d'exister pour le public. Le moment est donc venu pour moi de vous rappeler mon existence, pas seulement virtuelle, grâce à ma page Internet.

Je continue cependant de penser que même aujourd'hui, indépendamment de ce que cela peut nous coûter, nous devrions essayer de conserver la curiosité de notre enfance envers le monde et le sens aigu de l'observation qui l'accompagnait. Les vieux systèmes politiques s'écroulent, de nouveaux apparaissent, des comportements archaïques, claniques renaissent et la quête aveugle et effrénée de l'argent et du pouvoir pousse de nombreux cyclistes à rentrer dans l'arbre au milieu du pré. Observons tout cela avec attention et, quand nous en avons l'occasion, donnons-en un témoignage cinématographique.